L’intelligence artificielle inclusive en Afrique de l’Ouest : où en sommes-nous ?

Les principaux enseignements de l’étude sur les politiques d’IA en Afrique de l’ouest

Par Dr Marame Cissé, Dioulli Kane et Ndeye Magatte KEBE

L’intelligence artificielle (IA) transforme progressivement les économies, les administrations et les services publics à travers le monde. En Afrique de l’Ouest, les gouvernements multiplient les initiatives pour tirer parti de cette révolution technologique. Mais une question demeure essentielle : les politiques nationales sont-elles suffisamment structurées pour   garantir une intelligence artificielle éthique, inclusive et adaptée aux réalités africaines ?

C’est à cette question que répond l’analyse comparative des cadres politiques, juridiques et institutionnels au Sénégal, au Bénin, en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso pour une IA[1]   inclusive et responsable :», réalisée par Fatou FOFANA et Mouhamed Ndiaye BOCOUM et présentée lors d’un webinaire organisé par le Gender and Responsible AI Network (GRAIN).

Pourquoi cette étude ?

Si l’intelligence artificielle offre d’importantes opportunités dans des secteurs tels que l’agriculture, l’éducation, la santé ou encore les services publics, elle comporte également des risques bien documentés. Les biais algorithmiques, les discriminations, les atteintes à la vie privée ou encore l’exclusion des groupes vulnérables accentuent les inégalités lorsqu’ils ne sont pas anticipés et encadrés par des politiques publiques et une gouvernance adaptée.

Cette analyse comparative des politiques IA en Afrique de l’Ouest s’inscrit dans la deuxième phase du projet GRAIN, i visant à promouvoir une intelligence artificielle responsable, inclusive et sensible au genre en Afrique subsaharienne. L’étude poursuit trois objectifs : analyser les cadres politiques, juridiques et institutionnels existants, identifier les principales lacunes et proposer des recommandations pour renforcer la gouvernance de l’IA dans la région.

Quatre pays, quatre niveaux de maturité

L’étude porte sur quatre pays francophones : le Sénégal, le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Leur sélection permet de comparer différents niveaux d’avancement dans le développement des politiques publiques liées à l’intelligence artificielle.

Le Bénin a été le premier pays de la sous-région à adopter une stratégie nationale de l’intelligence artificielle en 2023. Le Sénégal lui a emboîté le pas avec sa stratégie 2024-2028, tandis que la Côte d’Ivoire s’est dotée d’une stratégie IA à l’horizon 2030 qui place explicitement l’inclusion, l’éthique et la responsabilité au cœur de son ambition numérique.

Le cas du Burkina Faso est particulier. Le pays ne dispose pas encore d’une stratégie nationale dédiée à l’intelligence artificielle, mais il possède un cadre juridique relativement avancé. Sa loi sur la protection des données personnelles est la seule, parmi les quatre pays étudiés, à faire explicitement référence aux traitements fondés sur l’intelligence artificielle. Cette situation montre que l’absence de stratégie nationale ne signifie pas nécessairement l’absence de fondations pour une future gouvernance de l’IA.

Des progrès réels… mais plusieurs défis demeurent

À l’échelle continentale, l’Union africaine a réalisé des avancées significatives en dotant le continent d’un ensemble cohérent de stratégies relatives à la transformation numérique, à l’agriculture, à l’éducation, aux données et à l’intelligence artificielle, intégrant progressivement les principes de genre, d’équité, de diversité et d’inclusion (GEDI). Ces cadres stratégiques traduisent une vision commune d’une IA éthique, responsable et inclusive, au service de la transformation structurelle de l’Afrique, tout en mettant l’accent sur la réduction des fractures numériques et la protection des droits fondamentaux. Ils constituent ainsi un socle de gouvernance continentale de l’IA et offrent aux États membres des orientations de référence pour aligner leurs stratégies nationales.

Au niveau sous régionale, l’un des principaux enseignements de l’analyse  est que les quatre pays reconnaissent désormais l’intelligence artificielle comme un levier stratégique de développement. Ils disposent de politiques numériques, de cadres relatifs à la cybersécurité et de législations sur la protection des données personnelles qui constituent des bases solides.

Par ailleurs, les principes de Genre, Équité, Diversité et Inclusion (GEDI) sont reconnus dans les stratégies nationales de l’IA mais restent encore insuffisamment pris en compte de manière opérationnelle (indicateur, budgétisation, politiques de formation etc.) La Côte d’Ivoire se distingue par une opérationnalisation des principes GEDI, à travers des mesures visant à renforcer l’inclusion numérique, réduire les disparités territoriales et promouvoir un accès équitable aux infrastructures. Sa stratégie prévoit également des actions ciblées en faveur des femmes, des jeunes et des communautés rurales, tout en intégrant des mécanismes de prévention des biais algorithmiques et de développement de solutions d’IA adaptées aux besoins des secteurs prioritaires.

Aucun des pays étudiés ne possède aujourd’hui de loi spécifique encadrant l’intelligence artificielle. Les notions de transparence algorithmique, d’audit indépendant des systèmes d’IA ou encore de mécanismes de recours pour les citoyens restent très rarement prises en compte dans les cadres réglementaires existants.

Au-delà de l’état des lieux, l’analyse formule une série de recommandations destinées à accompagner les gouvernements ouest-africains vers une intelligence artificielle plus responsable.

  • Un cadre politique, institutionnel et juridique à construire et rénover
  • Réviser les stratégies nationales pour y intégrer pleinement les principes GEDI (genre, équité, diversité et inclusion)
  • Adopter des cadres juridiques spécifiques à l’IA
  • Créer des autorités ou mécanismes nationaux de gouvernance de l’IA
  • Promouvoir une gouvernance éthique des données
  • Des leviers transversaux de capacitation à promouvoir
    • Soutenir la recherche africaine en IA
    • Renforcer les capacités des institutions publiques
    • Favoriser une coopération régionale plus étroite entre États d’Afrique de l’Ouest
  • Autorégulation et mécanismes de redevabilité
  • Développer des systèmes de transparence algorithmique
  • Mettre en place des audits indépendants
  • Garantir des mécanismes de recours accessibles aux citoyens
  • Des recommandations sectorielles ciblées
  • Agriculture : développer des solutions d’IA adaptées aux petits exploitants agricoles
  • Éducation : intégrer les principes d’inclusion dans les politiques éducatives
  • Langues africaines : investir dans des technologies prenant en compte la diversité linguistique du continent

Construire l’avenir de l’IA en Afrique de l’Ouest

Cette analyse comparative et approfondie met clairement en évidence la multiplication des stratégies nationales, le renforcement des cadres continentaux et la mobilisation croissante d’un écosystème d’acteurs de plus en plus diversifié.

Mais ces avancées, aussi significatives soient-elles, demeurent fragiles tant qu’elles restent cloisonnées. Une transformation profonde et durable dépendra avant tout de la capacité des pays à dépasser les approches sectorielles pour construire une gouvernance réellement coordonnée et inclusive fondée sur les droits humains, la transparence, la diversité et une coopération régionale renforcée.

L’intelligence artificielle ne constitue pas seulement un défi technologique. Elle représente avant tout un choix de société. Les décisions prises aujourd’hui détermineront la manière dont cette technologie contribuera, demain, à réduire les inégalités, à soutenir l’innovation et à accélérer le développement durable en Afrique de l’Ouest.


Fatou FOFANA et Mouhamed Ndiaye BOCOUM sont des expert.es juristes

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