Intelligence artificielle en Afrique de l’Ouest : GRAIN présente les résultats d’une étude comparative pour une gouvernance plus inclusive et responsable de l’IA

L’intelligence artificielle (IA) s’impose comme un moteur de transformation des économies et des sociétés mais la région ouest africaine doit relever un défi majeur : construire une gouvernance capable de concilier innovation, éthique, inclusion et souveraineté. C’est autour de cet enjeu stratégique que le Gender and Responsible AI Network (GRAIN) a réuni chercheurs, décideurs publics, experts, innovateurs et partenaires lors d’un webinaire consacré à la restitution de son rapport comparatif sur les cadres politiques, juridiques et institutionnels de l’IA au Sénégal, au Bénin, en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso.

Au-delà de la présentation des résultats, cette rencontre a permis d’ouvrir un débat de fond sur les conditions nécessaires pour faire de l’intelligence artificielle un véritable levier de développement durable, de justice sociale et de transformation économique en Afrique de l’Ouest.

L’IA ne se résume pas à la technologie

Ouvrant les travaux, Jean-Claude Bidogeza, Directeur de la recherche à l’IPAR, a rappelé que l’intelligence artificielle constitue aujourd’hui un levier majeur de transformation économique et sociale. Il a toutefois souligné que son développement doit s’appuyer sur des politiques publiques solides, des cadres juridiques adaptés et une gouvernance capable de garantir l’éthique, la transparence et l’inclusion.

Il a insisté sur le fait que les défis liés à l’IA dépassent largement la technologie et concernent également les questions de gouvernance, de confiance, de souveraineté numérique et de justice sociale. Pour lui, le dialogue entre chercheurs, décideurs, secteur privé et société civile est indispensable pour construire une intelligence artificielle réellement au service du développement durable en Afrique.

GRAIN : un réseau qui fait progresser une IA centrée sur les principes GEDI

La Dr Marame Cissé experte Genre et coordonnatrice thématique à l’IPAR, est revenue sur les réalisations du réseau depuis son lancement en 2022. Elle a rappelé que le projet, porté par un consortium composé de l’IPAR (Sénégal), Sunbird AI (Ouganda) et CSEA (Nigéria) avec l’appui du CRDI et du FCDO, vise à promouvoir une intelligence artificielle responsable, inclusive et sensible au genre en Afrique subsaharienne. Elle a également présenté les trois principaux axes de la deuxième phase du projet : la co-construction et le déploiement d’un cadre GEDI (Gender, Equity, Diversity and Inclusion), l’analyse des politiques publiques relatives à l’IA et l’accompagnement d’innovations dans les secteurs de l’agriculture, de l’éducation et des langues africaines.

Quatre pays, quatre trajectoires mais des défis similaires

Présentée par Fatou Fofana, juriste spécialisée en propriété intellectuelle, l’analyse comparative met en lumière les avancées réalisées dans les quatre pays tout en révélant les nombreux défis qui restent à relever pour renforcer la gouvernance de l’IA en Afrique de l’Ouest.

L’analyse met en évidence des niveaux de maturité différents entre les quatre pays.

Le Bénin s’est distingué comme premier pays parmi les quatre à  adopter une stratégie nationale d’intelligence artificielle en 2023, suivi du Sénégal avec sa stratégie 2024-2028. La Côte d’Ivoire, qui a adopté sa stratégie IA à l’horizon 2030, apparaît comme le pays le plus avancé en matière d’intégration des principes d’inclusion, d’éthique et de gouvernance des données.

Le Burkina Faso, quant à lui, ne dispose pas encore d’une stratégie nationale dédiée à l’intelligence artificielle. Néanmoins, le rapport souligne qu’il possède un cadre juridique particulièrement intéressant. Sa loi sur la protection des données personnelles est la seule, parmi les quatre pays étudiés, à faire explicitement référence aux traitements fondés sur l’intelligence artificielle. Le pays dispose également d’un ensemble de politiques numériques et de cybersécurité qui constituent des bases solides pour l’élaboration d’une future stratégie nationale de l’IA.

L’étude montre par ailleurs que les quatre pays disposent déjà de cadres relativement développés en matière de protection des données personnelles et de cybersécurité. Toutefois, aucun ne s’est encore doté d’une législation spécifique encadrant l’intelligence artificielle ni de mécanismes obligatoires de transparence algorithmique, d’audit ou de recours en cas de discrimination produite par des systèmes d’IA.

Un mini-panel pour mettre les résultats en perspective

Afin de mettre ces résultats en perspective, un mini-panel, modéré par Marame Cissé a réuni Cheikh Faye, Responsable des données à l’IPAR, Mamadou Mbodj, Senior Data Scientist au World Data Lab, et Laetitia Badolo, Directrice du plaidoyer et de l’impact à Niyel.

Mamadou Mbodj a insisté sur la gouvernance des données, estimant que le principal défi réside moins dans leur disponibilité que dans leur accessibilité, leur interopérabilité et leur partage entre institutions. Selon lui, renforcer la souveraineté numérique de l’Afrique passe avant tout par une meilleure gouvernance des données publiques.

.Pour sa part, Cheikh Faye a souligné l’importance de mieux articuler les futurs cadres de gouvernance de l’IA avec les dispositifs éthiques déjà existants dans certains secteurs, notamment la santé. Cheikh Faye est également revenu sur l’évaluation du niveau de développement et des usages de l’intelligence artificielle dans les secteurs stratégiques, menée dans les quatre pays concernés. Il a souligné que les résultats obtenus sont globalement cohérents avec ceux présentés dans le rapport.

Il a insisté sur la nécessité de mettre en place des cadres réglementaires adaptés afin de répondre aux défis liés aux technologies émergentes, notamment en matière de transparence, de responsabilité, de protection des données personnelles, mais aussi de  partage des données, l’intelligence artificielle reposant fondamentalement sur la disponibilité et la qualité des données pour son développement.

De son côté, Laetitia Badolo, Directrice du plaidoyer et de l’impact à Niyel, a présenté les lignes directrices régionales élaborées dans le cadre du projet. Celles-ci proposent des orientations concrètes pour intégrer les principes d’inclusion, de transparence, d’équité et de responsabilité dès la conception des systèmes d’intelligence artificielle. Elles plaident notamment pour une représentation accrue des femmes dans les instances de décision, une amélioration de la qualité des données et la création d’un référentiel régional commun d’évaluation des systèmes d’IA. Elles insistent également sur la nécessité d’associer les parlementaires, les citoyens et l’ensemble des parties prenantes aux mécanismes de redevabilité, afin de garantir un contrôle démocratique des technologies d’intelligence artificielle qui influencent les choix de vie.

Des recommandations pour renforcer la gouvernance de l’IA

Au terme de cette analyse comparative, le rapport formule plusieurs recommandations destinées à accompagner les pays d’Afrique de l’Ouest dans le développement d’une intelligence artificielle responsable :

  • Réviser les stratégies nationales d’IA afin d’y intégrer explicitement les principes de Genre, Équité, Diversité et Inclusion (GEDI), avec des objectifs mesurables et des mécanismes de suivi.
  • Élaborer une stratégie nationale participative au Burkina Faso, intégrant les principes GEDI dès sa conception.
  • Créer ou renforcer les autorités nationales et les mécanismes de coordination dédiés à la gouvernance de l’intelligence artificielle.
  • Adopter des législations spécifiques sur l’IA, notamment en matière de transparence algorithmique, de responsabilité des acteurs, de gestion des risques et de protection contre les discriminations.
  • Renforcer les cadres éthiques nationaux pour garantir un développement et une utilisation responsables de l’intelligence artificielle.
  • Améliorer la gouvernance des données afin de réduire les biais algorithmiques et de garantir une utilisation plus équitable des données.
  • Renforcer les capacités des institutions publiques et des autorités de protection des données en matière de gouvernance et de régulation de l’IA.
  • Investir davantage dans la formation, la recherche et l’innovation dans le domaine de l’intelligence artificielle.
  • Promouvoir la participation des femmes dans les métiers de l’IA et favoriser leur accès aux opportunités de formation, d’emploi et de leadership dans le secteur.
  • Mettre en place des indicateurs de suivi sensibles au genre afin de mesurer les progrès réalisés en matière d’inclusion et d’équité dans les politiques et initiatives liées à l’IA.
  • Renforcer la coopération régionale en vue de développer un cadre harmonisé de gouvernance de l’intelligence artificielle en Afrique de l’Ouest.
  • Développer, dans le secteur agricole, des solutions d’IA accessibles et adaptées aux besoins des petits producteurs, en tenant compte des réalités locales et des principes GEDI.
  • Intégrer les principes GEDI dans les politiques éducatives et renforcer les capacités des enseignants pour accompagner l’intégration responsable de l’IA dans l’éducation.
  • Constituer et développer des bases de données linguistiques représentatives afin de mieux prendre en compte les langues africaines dans les technologies d’IA.
  • Valoriser les langues africaines dans les systèmes d’intelligence artificielle, notamment à travers le développement de solutions adaptées aux contextes linguistiques et culturels locaux.

Une dynamique régionale à poursuivre

Les échanges ont confirmé que l’Afrique de l’Ouest dispose désormais de fondations importantes pour construire une intelligence artificielle responsable. Toutefois, les intervenants ont souligné que les progrès réalisés devront s’accompagner d’efforts supplémentaires pour renforcer les cadres politiques, juridiques et institutionnels, améliorer la gouvernance des données, intégrer pleinement les principes d’équité, de diversité et d’inclusion, et accélérer la coopération entre les États.

À travers ce webinaire, GRAIN réaffirme son engagement à accompagner les gouvernements, les chercheurs, les innovateurs et les organisations de la société civile dans la construction d’une intelligence artificielle au service du développement durable, de l’innovation responsable et de l’inclusion.

Les résultats de cette étude constituent une contribution importante au débat régional et offrent des pistes d’action concrètes pour faire de l’IA un levier de transformation au bénéfice de toutes et de tous.

Articles similaires
Panel d’experts sur l’intelligence artificielle comme levier de développement en Afrique

L’IPAR a participé, lundi 15 mai 2023 à Saly, à un "panel d’experts sur l'intelligence artificielle comme levier de développement Read more

IPAR prend part à deux groupes de travail sur l’élaboration de la stratégie nationale sur l’Intelligence Artificielle 

IPAR a participé au deuxième atelier de  formulation de la stratégie nationale de l’Intelligence Artificielle qui s’est tenu les 21 Read more